Le Goncourt a finalement été décerné à Marie N'Diaye pour Trois femmes puissantes. Laurent Mauvignier, n'a finalement pas retenu l'attention du jury dans la dernière ligne droite puisqu'il n'a été crédité d'aucune voix. C'est dommage, mais c'est la loi dans ce genre de compétition.
A signaler, pour ceux d'entre vous qui s'intéressent aux prix littéraires, ce site complet et bien documenté : http://www.prix-litteraires.net/
Personnellement, je ne leur ai jamais accordé une grande importance dans mes choix de lecture, mais j'aime bien suivre l'actualité littéraire.
Aurais-je du flair ? Cette semaine, la dernière sélection du Goncourt a été dévoilée, et elle inclut le roman de Laurent Mauvignier dont j'ai publié la critique ici même il y a trois jours.
http://www.magazine-litteraire.com/content/Homepage/article.html?id=14812
J'ai eu du mal à entrer dans le nouveau roman de Laurent Mauvignier. D’emblée, l'univers qu'il met en scène m'a déplu : une salle des fêtes de village minable par un après-midi d'hiver, une réunion de famille à laquelle s'invite un pauvre type, la gêne causée par son apparition, les descriptions crues, les histoires sordides ("T'es allé dépouiller la vieille !"), l'agressivité raciste. Quelle tristesse, quelle platitude, quel ennui ! Dès les premières lignes, le réalisme froid du roman s'installe dans une lumière crue qui ne le quittera pas. Ensuite, la narration, passant par le
personnage de Rabut, introduit un point de vue subjectif, imparfait, étroit, et se révèle dès lors incapable d’expliquer l’action ou de lui donner un sens. Enfin, le style dégage une impression de flou et de déstructuration en mélangeant à dessein le récit et les dialogues. Les marqueurs habituels du discours direct (guillemets, tirets, verbes d'énonciation) sont totalement absents, seuls les niveaux de langue et le sens des phrases permettent – au prix de quelque effort – de reconstituer approximativement le sens des phrases. Cette imprécision est encore renforcée par le recours fréquent aux phrases interrogatives courtes laissées en suspens (p. 86 « Est-ce que vous vous souvenez ? Est-ce qu'on se souvient ? Que quelqu'un ? Est-ce qu'on se souvient de ça ? Quoi, qu'est-ce que tu dis ? Est-ce que quelqu'un ? Qu'est-ce que tu dis ? Rien."), comme si la pensée des personnages ne parvenait pas à s'exprimer dans le langage, comme si le récit lui-même ne parvenait pas à se structurer, à prendre forme, à s'articuler. La première partie du roman est un long bégaiement qui laisse au lecteur une impression pénible de flou inachevé.
Et puis, après cent vingt pages détestables survient la scène du retour en arrière, quarante ans plus tôt, au moment où le pauvre type du début embarque avec son régiment pour l'Algérie, avec cette magnifique phrase qui vient clore la deuxième partie du roman (p. 128) : "Mais il pourra parler des mouettes, des remorqueurs qui s'agitent autour, comme des mouches avec les chevaux et les vaches en été; et il ne parlera pas de cette crispation, cette panique, soudain, dans les regards, les corps tendus, les gestes plus lents, souffles retenus, quand, plus fort que les voix et les cris des quelques hommes sur les quais et plus fort aussi que ceux des mouettes, ces quelques mouettes qui planent au-dessus de leurs têtes comme les petits avions de guerre qu'il a vus une fois aux actualités, au cinéma, plus fort encore, oui, jusque dans la gorge, dans la tête, impossible de le dire, pensera-t-il, ni à Solange ni à personne, quand sous ces pas quelque chose ressemble à un tremblement, un mouvement, des voix et le vent, et les mouettes, il perçoit un coup plus long et plus fort il lui semble, jusqu'au fond de son être, jusqu'à en avoir les mains moites et pour une fois croiser le regard livide d'un autre appelé qui, comme lui, comme eux, sait que dès cet instant toute sa vie sera perforée de ce coup de sirène qui annonce le départ." Raconté sur le mode impressionniste par une volée d’images et de sensations qui viennent se bousculer dans l’esprit du lecteur, ce passage marque le véritable début du récit et surtout le retour éclatant d’un passé jusque là refoulé, et dont la parole soudainement libérée nous saute au visage. Le lecteur est alors immédiatement plongé au cœur de la guerre d’Algérie, dans une scène à la violence insupportable. On y voit des soldats français fouiller un village à la recherche de fells (abréviation argotique de fellaghas, partisans armés combattant pour l’indépendance de l’Algérie). Le réveil en sursaut, les portes défoncées en hurlant, la colère, les cris affolés des femmes, les pleurs des enfants, les visages résignés des vieillards, les gestes brusques des militaires, cet adolescent abattu sans prévenir d’une balle dans la tête pour avoir refusé de parler, plus loin un pistolet pointé sur la tempe d’un bébé jusqu’à dessiner un point rose dans la chair … Dans cette troisième partie, la plus longue du roman, Laurent Mauvignier restitue avec force l’horreur et le traumatisme d’une guerre inavouée. En nous faisant partager le quotidien d’une troupe d’appelés, cette fois à travers une narration omnisciente, il en montre l’absurdité, l’ennui, les souffrances, la terreur sous le soleil et le ciel bleu. Une fois le récit revenu au présent, les photographies que Rabut retrouve après une nuit d’insomnie viennent restaurer le lien avec ce passé jusqu’alors ignoré. Les passions s’apaisent, la tension retombe. La catharsis se produit, et avec elle, peut-être, le début de la guérison.
Autant prévenir tout de suite les lecteurs : Des hommes est un roman difficile, il nécessite des efforts. Mais si, comme moi, vous parvenez à surmonter votre répulsion initiale, vous en serez amplement récompensés.
J'ai assisté vendredi soir au spectacle de Jacques Vergès, Serial plaideur. Le célèbre avocat y soliloque longuement sur son métier en racontant quelques uns des procès dans lesquels il est intervenu. L'exercice est intéressant par moments, mais bien souvent un peu figé, et je suis sorti du théâtre un peu déçu. Malgré tout, j'en retiens ce beau passage : pour illustrer sa théorie selon laquelle les criminels, si odieux que soient leurs crimes, ne sont pas des monstres, mais bel et bien des hommes semblables à nous, Vergès récite les premiers dizains de la magnifique Ballade des pendus de François Villon :
Frères humains qui après nous vivez
N'ayez les cuers contre nous endurciz,
Car, se pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tost de vous merciz
Vous nous voyez cy attachez cinq, six
Quant de la chair, que trop avons nourrie
Elle est pieça devoree et pourrie,
Et nous les os, devenons cendre et pouldre
De nostre mal personne ne s'en rie :
Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre!
Avoir desdain, quoy que fusmes occiz
Par justice. Toutesfois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas le sens rassiz;
Excusez nous, puis que sommes transis,
Envers le filz de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale fouldre.
Nous sommes mors, ame ne nous harie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!
La pluye nous a débuez et lavez,
Et le soleil desséchez et noirciz:
Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez
Et arraché la barbe et les sourciz.
Jamais nul temps nous ne sommes assis;
Puis ça, puis la, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie,
Plus becquetez d'oiseaulx que dez à couldre.
Ne soyez donc de nostre confrarie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!
Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A luy n'avons que faire ne que souldre.
Hommes, icy n'a point de mocquerie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.
Appuyée sur ce texte à la fois horrible et touchant, la démonstration de Vergès m'a convaincu.
A noter dans le numéro du Magazine littéraire de septembre, un entretien avec l'écrivain irlandais Column McCann. Ce passage en particulier : "Les hommes vont d'un continent, d'un pays, d'une langue, d'une culture à l'autre en permanence. Pendant une vingtaine d'années, j'ai moi-même passé beaucoup de temps sur la route. Maintenant que j'ai des enfants, c'est évidemment plus difficile. Mais je continue de vagabonder à ma manière. J'ai pris conscience que c'est en lisant des livres qu'on voyageait le plus." Voilà qui est d'une grande justesse, et je partage pleinement cet avis. Les livres sont véritablement le meilleur moyen de voyager, dans le temps comme dans l'espace. D'ailleurs, dans ce carnet de lecture et de voyage, je parle bien plus de mes lectures que de mes voyages, et c'est très bien ainsi : j'ai plus appris sur l'Egypte en lisant Naguib Mahfouz qu'en me promenant au milieu des cars de touristes dans la Vallée des rois à Louxor. Sans doute parce que le véritable voyage est avant tout imaginaire.
En quelques jours seulement, j’ai achevé la lecture du premier roman de Johanna Adorjàn, Un amour exclusif. Mon avis ? Je suis déçu. La jeune romancière, journaliste culturelle dans un grand quotidien allemand, se penche sur l’histoire de ses grands-parents avant leur suicide à Copenhague en 1991. En menant des entretiens avec ceux
qui les ont connus, elle reconstitue les principales étapes de leur vie de juifs hongrois : leur rencontre à Budapest au début de la guerre, la déportation à Mauthausen, le retour dans la Hongrie socialiste, la révolution avortée de 1956, l’exil au Danemark et les années paisibles de la fin.
Comme je l’indiquais dans mon précédent billet, j’ai choisi ce livre parce que son sujet m’intéresse. En effet, j’aime les romans qui mêlent les histoires individuelles à celle des peuples (Les Raisins de la colère, la saga des Rougon-Macquart, etc.). Malheureusement, la narration est ici plate, monotone, voire ennuyeuse. L’idée de faire alterner le récit détaillé de la dernière journée d’une vie et celui des événements qui l’ont jalonnée présente un certain intérêt, mais elle ne suffit pas à donner du souffle au roman. Et le geste final, à peine exploré, demeure une énigme qui laisse le lecteur sur sa faim.
Reste la scène du suicide elle-même, d’une sobriété et d’une pudeur touchantes. Par sa simplicité et sa sensibilité à la tonalité très juste, elle donne à ce roman la saveur littéraire qui lui faisait défaut et parvient à faire oublier la faiblesse des pages précédentes.
C'est la rentrée ! Parmi tous les titres parus ces dernières semaines, deux ont
retenu mon attention. Le premier est un roman écrit par une jeune
allemande, Johanna Adorjàn. Un Amour exclusif met en scène
l'histoire de deux Juifs hongrois survivants de la Shoah. Pourquoi
l'avoir choisi ? D'abord, parce que le sujet m'intéresse. Ensuite,
parce que j'ai rarement l'occasion de lire de la littérature allemande
contemporaine.
Le second, Des Hommes, de Laurent Mauvigner, raconte la guerre d'Algérie, ses douleurs et ses silences. Il a
déjà été unanimement salué par la presse, de Télérama au Magazine littéraire. J'en ferai prochainement
la critique dans ces colonnes.
Espérons qu'il tiendra ses belles promesses. En attendant, je dois encore achever Les Piliers de la terre,
roman magistral de Ken Follett autour de la construction d'une
cathédrale dans l'Angleterre du XIIème siècle. Décidément, l'histoire
m'inspire en ce moment.
Après les méditations métaphysiques de Chateaubriand sur les ruines des pyramides égyptiennes, place à un sujet plus léger : les aventures de Becky Blomwood, également connue sous le surnom de « l’accro du shopping ». En cette période de détente estivale, entre deux baignades et un apéritif, j’ai lu avec amusement le deuxième volet de la série, L’accro du shopping à Manhattan. Dans cet épisode, la plus célèbre journaliste financière d’Angleterre s’envole pour New York en compagnie de son fiancé Luke. Dans ce paradis du shopping, elle s’enivre de soldes, de ventes privées, de grandes marques et de belles boutiques. Hélas ! la réalité la rattrape bien vite sous la forme d’un article de tabloïd dévastateur qui pointe les contradictions entre les sages conseils d’épargne qu’elle prodigue chaque semaine à la télévision et la situation calamiteuse de ses finances personnelles fortement dégradées par ses habitudes dépensières. Pour ne rien arranger, les projets professionnels de Luke pour monter la branche américaine de son agence de communication connaissent quelques revers, encore aggravés par la mauvaise presse provoquée par l’article médisant. Après de multiples déchirements, le couple finira par se ressouder et parviendra à surmonter ses difficultés jusqu’à un dénouement forcément heureux, tant sur le plan professionnel qu’amoureux.
Vous l’aurez compris, L’accro du shopping à Manhattan est un livre léger, vite lu et aussi vite oublié. D’où vient son succès ? Comment expliquer cette popularité ? Tout d’abord, il y a précisément cette légèreté. Le livre se place très clairement dans la lignée d’un genre typiquement anglo-saxon, celui de la littérature de divertissement. L’accro du shopping est un peu la version romancée d’un magazine féminin, dont il emprunte d’ailleurs les principaux ingrédients : la mode, les marques de vêtements, le shopping, la relation amoureuse, les conseils beauté et les régimes minceur. Ensuite, l’humour. Fortement inspiré du Journal de Bridget Jones, l’accro du shopping met en scène les mésaventures d’une jeune anglaise maladroite. L’effet comique est produit ici par le décalage entre les conseils de fourmi que prodigue l’héroïne – rappelons qu’elle intervient comme conseillère financière dans une émission télévisée quotidienne - et son comportement de cigale maniaque du shopping. Il est d’autant plus fort qu’il n’y entre aucune part d’hypocrisie, mais simplement une bonne dose d’inconscience : Becky Blomwood est une tête de linotte, elle prend avec une sincérité désarmante les meilleures résolutions du monde pour aussitôt craquer devant la première petite robe de couturier venue. Enfin, il y a la narration, simple, efficace et vivante. En se plaçant du point de vue de l’héroïne, elle prend une liberté de ton et une fraîcheur réjouissantes, comme en témoigne cet extrait choisi au hasard (p. 81) : « L’idée m’excite tellement que je manque d’avaler mon chewing-gum. Tourner dans une pub ! Oh ! là, là ! Supercool ! ».
Conclusion : si, comme moi, vous aimez lire de temps en temps (voire souvent…) les articles de Cosmo ou Biba, L’accro du shopping à Manhattan est un roman fait pour vous. Dans le cas contraire… mieux vaut en rester à Chateaubriand.
Quelle est la place de l’Egypte dans l’Itinéraire de Paris à Jérusalem ? A première vue, elle paraît secondaire : le Voyage d’Egypte (sixième partie) occupe une trentaine de pages à peine sur les 440 que compte l’édition de la Pléiade, et il vient après ceux de la Grèce et de Jérusalem, principales étapes du périple de Chateaubriand en Orient. Pourtant, on aurait tort de croire que l’Egypte a laissé l’écrivain indifférent : si elle n’a pas à ses yeux la grandeur de Sparte ou d’Athènes ni l’aura sacrée de Jérusalem, elle sera à l'origine de réflexions qui lui confèrent une place à part dans l’Itinéraire.
Comme à son habitude, l’écrivain voyageur aborde cette terre nouvelle avec un imaginaire nourri de nombreuses lectures érudites : « c’était un coin de cette Egypte, berceau des sciences, mère des religions et des lois : je n’en pouvais détacher les yeux. » (p. 1133) Cependant, son enthousiasme initial cède bientôt la place à une désillusion amère quand il découvre Alexandrie : autrefois une brillante cité de l’Antiquité, elle offre désormais le triste spectacle
d’une ville sombre et étouffée sous le despotisme de Méhémet Ali. La description qu’il en fait est à elle seule une métaphore de la situation politique et morale de l’Egypte contemporaine : « j’entrevoyais à ma droite des vaisseaux et le château qui remplace la tour du Phare ; à ma gauche, l’horizon me semblait borné par des collines, des ruines et des obélisques, que je distinguais à peine au travers des ombres ; devant moi s’étendait une ligne noire de murailles et de maisons confuses : on ne voyait à terre qu’une seule lumière, et l’on n’entendait aucun bruit. C’était là pourtant cette Alexandrie, rivale de Memphis et de Thèbes […]. En vain je prêtais l’oreille, un talisman fatal plongeait dans le silence le peuple de la nouvelle Alexandrie : ce talisman, c’est le despotisme qui éteint toute joie, et qui ne permet pas même un cri à la douleur. » (p. 1135) Ce passage illustre assez bien la conception que l’auteur des Martyrs et du Génie du Christianisme se fait de l’Islam : là où la religion chrétienne élève l’âme et encourage les œuvres de l’esprit, celle de Mahomet détruit les consciences et enchaîne les hommes.Malgré la beauté de ses paysages (cf. les passages consacrés à la description des berges du Nil), l’Egypte apparaît à Chateaubriand comme une terre hostile, livrée à l’ignorance et à la barbarie. En témoignent sa rencontre avec les brigands albanais qui s’amusent par pure cruauté à mettre en joue des enfants, ou bien encore cette escarmouche avec des Arabes (p. 1149). Une fois encore, l’écrivain ne peut s’empêcher de relever avec tristesse le contraste entre le passé glorieux des contrées qu’il visite et l’état de désolation dans lequel elles sont désormais plongées : « est-il donc possible que les lois puissent mettre autant de différence entre les hommes ? Quoi ! ces hordes de brigands albanais, ces stupides Musulmans, ces fellahs si cruellement opprimés, habitent les mêmes lieux où vécut un peuple si industrieux, si paisible, si sage ; un peuple dont Hérodote et surtout Diodore se sont plus à nous peindre les coutumes et les mœurs ! » (p. 1139)
C’est en se tournant vers le passé que Chateaubriand se réconciliera avec l’Egypte, en commençant par le passé proche. Au Caire, il retrouve les traces de l’expédition napoléonienne sous les traits d’anciens soldats français dont la bravoure est désormais devenue légendaire à travers le pays. Malgré son opposition à Napoléon (nous sommes en octobre 1806, soit plus de deux ans après l’assassinat du Duc d’Enghien), Chateaubriand voue à l’Empereur une admiration sincère. Dans l’Itinéraire, il fait de lui l’incarnation du génie français venu civiliser l’Orient, comme le firent en leur temps Godefroy de Bouillon et les croisés : « je songeais en même temps que les lances de nos chevaliers et les baïonnettes de nos soldats avaient renvoyé deux fois la lumière d’un si brillant soleil. » (p. 1137) Mais c’est surtout la découverte des pyramides qui fera renaître dans l’esprit de l’écrivain le passé mythique de l’Egypte et lui inspirera quelques unes des plus belles pages de la littérature française : « j'avoue pourtant qu'au premier aspect des Pyramides, je n'ai senti que de l'admiration. Je sais que la philosophie peut gémir ou sourire en songeant que le plus grand monument sorti de la main des hommes est un tombeau ; mais pourquoi ne voir dans la pyramide de Chéops qu'un amas de pierres et un squelette ? Ce n'est point par le sentiment de son néant que l'homme a élevé un tel sépulcre, c'est par l'instinct de son immortalité : ce sépulcre n'est point la borne qui annonce la fin d'une carrière d'un jour, c'est la borne qui marque l'entrée d'une vie sans terme ; c'est une espèce de porte éternelle bâtie sur les confins de l'éternité. » (p. 1142) Il ne faudrait pas voir dans cette méditation lyrique une simple pose d’écrivain romantique devant des ruines antiques : ici, c’est l’homme intime qui se livre sous nos yeux, montrant à la fois la conscience qu’il a de son propre néant (dans la lignée du prédicateur Bossuet), mais revendiquant aussi avec un orgueil légitime son amour de la gloire et son admiration devant la grandeur des civilisations. Par cette expérience intime avec l’Egypte ancienne, d’ailleurs plus spirituelle que physique (en raison des crues du Nil, il se contentera d’observer les pyramides depuis son navire), Chateaubriand a renoué les fils rompus, et peu importe si la suite du voyage ne lui offre que les déceptions habituelles (rencontre avec un enfant- pacha tyrannique, retrouvailles avec Alexandrie, « le lieu le plus triste et le plus désolé de la terre ») : sa quête est désormais accomplie, puisqu’il a rencontré l’histoire sur les berges du Nil.
Pour ma part, je l’avoue, ce Voyage d’Egypte est de loin le chapitre que je préfère dans l’Itinéraire. Dénué de cette érudition parfois pesante qui entache le reste de l’oeuvre, il nous révèle un Chateaubriand intime et inscrit dans l’histoire, celui que j’ai apprécié en lisant les Mémoires d’Outre-Tombe et en me rendant sur l’îlot du Grand Bé, où il repose désormais face à la mer.
Pour les amateurs de littérature égyptienne, signalons que la cinquième édition du Marathon des mots lui sera cette année entièrement consacrée. Cette manifestation littéraire aura lieu du 10 au 14 juin prochain à Toulouse. Au programme : des lectures, rencontres et débats avec des auteurs égyptiens. Parmi les différentes animations prévues, signalons notamment une lecture du roman de Naguib Mahfouz Les Fils de la médina par Omar Sharif le 11 juin et une rencontre avec l’écrivain égyptien contemporain Alaa El Aswany le 12 juin (Pour ma part, j’ai déjà lu son roman Chicago, et je l’ai trouvé excellent ; j’en ferai une critique dans ces colonnes un de ces jours).
Pour connaître le programme complet, rendez-vous sur http://www.lemarathondesmots.com/.
Ah, je l'ai reçu dans mes cartons de la rentrée! Je t'avoue qu'il n'est pas tout en haut de ma... read more
on "Des hommes" dans la dernière sélection du Goncourt